EMDR

Le calendrier des sentiments

Temps de lecture : 15 minutes

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Dr Edouard Bougueret

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Littérature

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Tout le monde connaît la madeleine. Peu de lecteurs se souviennent de la bottine. C'est pourtant dans cette seconde scène, à Balbec, que Proust décrit avec le plus de précision ce que les cliniciens du psychotraumatisme rencontrent chaque jour : un souvenir resté intact, coupé du reste de la vie psychique, qui revient d'un bloc au contact d'une sensation et impose au présent un moi ancien.

Quelques repères pour qui n'a pas lu le roman. À la recherche du temps perdu paraît en sept volumes entre 1913 et 1927. Un narrateur, qui ressemble à Proust sans se confondre avec lui, raconte sa vie depuis l'enfance : les vacances à Combray, un village de la Beauce inventé par Proust, les séjours à Balbec, station balnéaire normande inspirée de Cabourg, ses amours, ses deuils, la société mondaine parisienne. Dans le dernier volume, il comprend que ces retours inattendus du passé, provoqués par une sensation, sont la matière du livre qu'il doit écrire. Le roman raconte donc, en même temps, une vie et la découverte d'une certaine façon de se souvenir.

Ce texte rapproche quelques passages d'À la recherche du temps perdu du modèle de traitement adaptatif de l'information (TAI), proposé par Francine Shapiro pour rendre compte des effets de l'EMDR. Il ne prétend pas que Proust « avait raison » au sens où les neurosciences l'entendraient. Il soutient une thèse plus modeste : le romancier a observé avec une rigueur rare des phénomènes que le modèle TAI cherche à formaliser, et sa description peut aider le clinicien à mieux les reconnaître.

La bottine de Balbec

La grand-mère maternelle est, dans le roman, la personne que le narrateur a le plus aimée enfant. Adolescent fragile, il part pour la première fois à Balbec avec elle. Le premier soir, dans une chambre d'hôtel inconnue, il est pris d'angoisse et d'épuisement. Elle vient l'aider à retirer ses bottines, geste simple qui le rassure. Quelques années plus tard, elle meurt après une attaque. Le narrateur assiste à sa fin et à son enterrement sans vraiment souffrir, ce qui le surprend lui-même.

La scène qui nous intéresse se trouve dans Sodome et Gomorrhe, sous le titre « Les intermittences du cœur ». Le narrateur revient à Balbec plus d'un an après cette mort, dans le même hôtel. Le premier soir, épuisé comme la première fois, il se penche pour se déchausser. À peine a-t-il touché le premier bouton de sa bottine que les sanglots le secouent : il vient d'apercevoir, « penché sur ma fatigue, le visage tendre, préoccupé et déçu de ma grand-mère », tel qu'il l'avait vu ce soir-là. Le même geste, dans le même lieu, avec la même fatigue, a suffi.

Le deuil, jusque-là, n'avait pas eu lieu. Le narrateur savait sa grand-mère morte, il avait assisté à l'enterrement, mais il ne l'avait pas éprouvé. Proust nomme ce décalage avec une exactitude clinique : « cet anachronisme qui empêche si souvent le calendrier des faits de coïncider avec celui des sentiments ». Le fait est ancien, le sentiment arrive maintenant, intact, avec la force du premier jour.

La suite du passage décrit le mécanisme. Nos souvenirs, écrit-il, ne sont pas « perpétuellement en notre possession » : la plupart du temps, ils restent « dans un domaine inconnu où [ils] ne sont de nul service pour nous ». Mais « si le cadre de sensations où [ils] sont conservés est ressaisi », ils retrouvent le pouvoir « d'expulser tout ce qui leur est incompatible, d'installer seul en nous le moi qui les vécut ».

Trois idées tiennent dans ces lignes. Le souvenir est conservé avec son cadre sensoriel. Il reste isolé, sans usage pour le reste de la vie psychique. Quand il est réactivé, il ne se contente pas d'informer le sujet sur son passé : il remplace, pour un temps, le moi présent par celui qui a vécu la scène.

La madeleine et son double

La madeleine se trouve au début du roman, dans Du côté de chez Swann. Le narrateur adulte explique que, de Combray, il ne lui restait qu'un fragment : la scène du coucher, quand il attendait le baiser de sa mère. Le reste, il pouvait le reconstituer par la réflexion, mais ce savoir ne lui rendait rien. Un jour d'hiver, sa mère lui fait servir du thé avec une madeleine. Il en trempe un morceau, le porte à sa bouche, et une joie inexplicable l'envahit. Après plusieurs tentatives, il en trouve l'origine : enfant, le dimanche matin à Combray, sa tante Léonie, une parente alitée qui ne quittait plus sa chambre, lui donnait un morceau de madeleine trempé dans son infusion.

Le mécanisme est le même qu'à Balbec. Une sensation fortuite fait remonter un pan entier du passé que la mémoire volontaire ne livrait pas : « La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse goûté. » Proust oppose sans relâche cette mémoire involontaire, féconde, à la mémoire volontaire, produit de l'intelligence, qu'il juge terne et incapable de restituer le passé.

La différence entre les deux scènes tient à la tonalité de ce qui revient. La madeleine apporte une joie qui rend « les vicissitudes de la vie indifférentes ». La bottine apporte une douleur que le narrateur n'avait pas pu ressentir. La syntaxe est la même dans les deux cas : « le souvenir m'est apparu ». Le souvenir est sujet du verbe, le narrateur en position de destinataire. Il subit le rappel autant qu'il le vit.

La psychologie cognitive a repris cette distinction. Les travaux de Dorthe Berntsen sur les souvenirs autobiographiques involontaires montrent qu'ils sont fréquents dans la vie ordinaire, déclenchés le plus souvent par un indice sensoriel ou situationnel, et qu'ils ne diffèrent pas par nature des souvenirs volontaires. Avec David Rubin, elle a proposé un modèle du trouble de stress post-traumatique fondé sur la mémoire : les intrusions y sont décrites comme des souvenirs involontaires particulièrement accessibles, parce que l'événement est devenu central dans l'identité du sujet.

Vue sous cet angle, l'intrusion traumatique est le double sombre de la madeleine. Même déclencheur sensoriel, même irruption, même sentiment que le passé n'est pas passé. Ce que Proust appelle les intermittences du cœur, le clinicien le reconnaît dans la reviviscence.

Ce que décrit le modèle TAI

Le modèle de traitement adaptatif de l'information part d'une hypothèse simple. Le psychisme dispose d'un système qui, en temps ordinaire, intègre les expériences nouvelles aux réseaux de souvenirs déjà constitués. Une expérience pénible est alors digérée : on en garde ce qui est utile, l'émotion s'apaise, le souvenir prend sa place dans le passé.

Quand une expérience dépasse les capacités d'intégration du moment, ce traitement échoue. Le souvenir est stocké de manière dysfonctionnelle, sous sa forme d'origine, avec les perceptions, les émotions, les sensations physiques et les croyances qui l'accompagnaient. Il reste isolé des réseaux qui contiennent les informations capables de le relativiser. Un indice du présent qui ressemble à la scène initiale peut le réactiver, et le sujet réagit alors comme s'il y était encore.

Le retraitement en EMDR vise à relancer ce traitement interrompu, en réactivant le souvenir dans des conditions où il peut se relier aux réseaux adaptatifs. Shapiro présente ce modèle comme une hypothèse de travail qui guide la pratique, non comme un mécanisme neurobiologique démontré.

La correspondance avec le texte de Proust est étroite.

Ce qu'écrit Proust

Ce que décrit le modèle TAI

« un domaine inconnu où [ils] ne sont de nul service pour nous »

Souvenir isolé, non relié aux réseaux adaptatifs

« le cadre de sensations où [ils] sont conservés »

Stockage sous la forme d'origine, avec ses composantes sensorielles

« d'installer seul en nous le moi qui les vécut »

Réactivation de l'état émotionnel et du point de vue de l'époque

« d'expulser tout ce qui leur est incompatible »

Perte d'accès, pendant la réactivation, aux informations qui relativiseraient le souvenir

Le bouton de bottine, la gorgée de thé

Déclencheur du présent qui rouvre le réseau

« le calendrier des faits » et « celui des sentiments »

Souvenir non traité : l'événement est passé, l'émotion ne l'est pas

Une nuance s'impose. Chez Proust, le souvenir du premier séjour à Balbec n'est pas traumatique au sens clinique. C'est une scène de tendresse, que la mort a rendue insupportable. Le texte décrit donc un deuil non élaboré plus qu'un trauma. Le modèle TAI couvre les deux situations, et c'est là l'un de ses intérêts : il ne réserve pas le stockage dysfonctionnel aux événements extrêmes.

La méthode du narrateur

Le passage de la madeleine ne décrit pas seulement l'irruption du souvenir. Il décrit aussi ce que fait le narrateur pour le laisser venir, et cette partie est souvent oubliée.

Il commence par chercher dans la tasse : une deuxième gorgée, une troisième, qui apportent de moins en moins. Il comprend que « la vérité que je cherche n'est pas en lui, mais en moi ». Il se tourne vers son esprit, écarte les bruits de la chambre voisine, se concentre. Rien ne vient. Alors il change de stratégie : « sentant mon esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à prendre cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se refaire, avant une tentative suprême ». Puis il remet devant lui la saveur de la première gorgée, et quelque chose commence à monter, « désancré, à une grande profondeur ».

Un praticien de l'EMDR reconnaîtra plusieurs éléments. Le point d'entrée est une sensation présente, non un récit. L'effort de rappel volontaire échoue quand il est trop tendu. Le mouvement alterne entre contact avec la sensation et relâchement, et c'est après la pause que le matériel remonte. Enfin, la sensation sert de pont : partie d'un goût, l'association aboutit à une scène ancienne, puis à « tout Combray et ses environs », sorti « de ma tasse de thé ». C'est le principe des techniques de pont affectif ou somatique, qui partent d'une sensation actuelle pour retrouver le réseau dont elle procède.

Il ne faut pas forcer le parallèle. Le narrateur est seul, sans stimulation bilatérale ni cadre thérapeutique, et ce qui remonte est heureux. Mais la description d'un processus qu'on ne peut pas commander, qu'on peut seulement favoriser par une attention alternée, rejoint ce que le clinicien observe en séance.

Proust ajoute une phrase qui va plus loin : « Chercher ? pas seulement : créer. » Le souvenir qui remonte n'est pas extrait tel quel d'une réserve. L'esprit est « en face de quelque chose qui n'est pas encore et que seul il peut réaliser ». Retrouver le passé suppose de le refaire.

Se souvenir, c'est recréer

La phrase « Chercher ? pas seulement : créer » est souvent rapprochée des travaux sur la reconsolidation. En 2000, Karim Nader, Glenn Schafe et Joseph LeDoux conditionnent des rats à associer un son à un choc. Une fois la peur installée, ils font entendre le son pour réactiver le souvenir, puis injectent dans l'amygdale un inhibiteur de la synthèse protéique. Le lendemain, la réponse de peur a disparu. La même injection sans réactivation préalable laisse le souvenir intact.

L'expérience a relancé une idée ancienne : un souvenir rappelé redevient, pendant une fenêtre de temps, malléable, puis il est à nouveau stabilisé, éventuellement modifié. Plusieurs auteurs y voient l'un des mécanismes possibles du retraitement en EMDR, et Solomon et Shapiro l'ont discuté dès 2008. Cette piste reste une hypothèse. Chez l'humain, les résultats sont hétérogènes, les conditions qui ouvrent ou ferment la fenêtre de reconsolidation sont discutées, et aucune étude ne montre que c'est bien ce processus qui opère en séance.

Il faut aussi se méfier de la manière dont ces travaux ont été associés à Proust. Le rapprochement vient en grande partie du livre de Jonah Lehrer, Proust Was a Neuroscientist (2007), qui reliait la reconsolidation et les travaux du laboratoire d'Eric Kandel sur la protéine CPEB à la conception proustienne de la mémoire. Aucun de ces chercheurs ne citait Proust. Lehrer a été discrédité en 2012 pour avoir inventé des citations dans un autre ouvrage, et les spécialistes de Proust avaient déjà relevé le caractère forcé de ses analogies. Les hypothèses sur la CPEB, intéressantes en elles-mêmes, ne disent rien de la madeleine.

Ce qu'on peut affirmer reste plus sobre et plus solide. Dès 1932, Frederic Bartlett décrivait la remémoration comme une reconstruction. Proust en donne une illustration minuscule et très parlante. À Balbec, le narrateur remarque une jeune fille, Albertine, qui deviendra plus tard le grand amour du roman. Elle a un petit grain de beauté sur le visage. Mais quand il repense à elle, il ne parvient pas à le situer : sa mémoire le place d'abord sur le menton, puis sur la joue, avant qu'il ne finisse par le voir, en la retrouvant, au-dessus de la lèvre. Le détail le plus concret, celui qu'on croirait le plus facile à retenir, se déplace d'une évocation à l'autre. Rien de cela n'enlève au souvenir d'Albertine sa force ni sa vérité affective : le narrateur se trompe sur l'emplacement d'un grain de beauté, pas sur ce qu'il a ressenti. Un souvenir est reconstruit chaque fois qu'il est rappelé, ce qui ne signifie pas qu'il soit faux. Cette précision compte pour les patients qui ont vécu des violences et dont la parole a déjà été mise en doute : dire que la mémoire reconstruit n'est pas dire que l'événement n'a pas eu lieu.

Oublier Albertine

Proust ne décrit pas que le retour du passé. Il décrit aussi la façon dont un souvenir cesse de faire souffrir. Albertine est la jeune fille que le narrateur rencontre à Balbec, dans la petite bande des « jeunes filles en fleurs ». Il la fait plus tard vivre chez lui à Paris, dévoré par une jalousie qui la retient presque prisonnière. Elle s'enfuit, puis meurt dans un accident de cheval. Pendant des mois, chaque détail du quotidien lui ramène un souvenir d'elle et ravive le chagrin.

Puis un désir pour une autre jeune femme se forme, et il constate qu'un bloc entier de souvenirs s'est détaché de lui, « probablement effrité depuis longtemps et précaire ». Il compare ce qu'il éprouve à la situation d'un homme « dont une artère cérébrale depuis longtemps usée s'est rompue ». La phrase suivante tient en quatre mots : « Je n'aimais plus Albertine. »

Plus loin, dans Le Temps retrouvé, il décrit les souvenirs d'Albertine comme « une voie s'arrêtant en pleine friche », « une ligne que je n'empruntais plus jamais ». L'image du réseau est explicite : le souvenir n'a pas disparu, c'est le chemin qui y mène qui n'est plus parcouru. Les neurosciences font la même distinction entre l'effacement de la trace et le défaut d'accès à une trace toujours présente.

Le rapprochement avec le modèle TAI demande ici de la prudence, et la divergence est instructive. Ce que décrit Proust ressemble à un déplacement : un nouveau réseau affectif prend la place de l'ancien, qui s'éteint faute d'être investi. Le retraitement ne vise pas l'oubli. Il vise un souvenir que l'on peut évoquer sans en être envahi, rattaché aux informations qui lui donnent sa place dans une histoire. Le patient se souvient encore, mais le passé redevient du passé : le calendrier des sentiments rejoint celui des faits.

Le valet de Mme Verdurin

Un dernier passage, moins connu, figure dans Le Temps retrouvé. Le narrateur y lit de prétendues pages inédites du journal des frères Goncourt, deux écrivains du XIXe siècle célèbres pour leur chronique de la vie mondaine. Ces pages sont un pastiche écrit par Proust. Elles racontent un dîner chez les Verdurin, couple de riches bourgeois qui tiennent un salon où l'on célèbre les arts et la science. Parmi les habitués se trouvent Swann, homme du monde élégant, et le docteur Cottard, médecin réputé mais pontifiant.

Swann montre un collier de perles devenues noires dans un incendie de la maison. Cottard enchaîne : des catastrophes de ce genre produisent dans le cerveau des altérations semblables. Il cite le valet de chambre de Mme Verdurin qui, après avoir failli périr dans ce même incendie, était « devenu un autre homme » : son écriture avait tant changé que ses maîtres crurent à une mystification, et de sobre il était devenu buveur. Cottard évoque ensuite un patient qui menait deux vies sans souvenir de l'une dans l'autre, honnête homme dans la première, voleur dans la seconde. Mme Cottard cite alors Stevenson et Docteur Jekyll et Mister Hyde.

Le ton est satirique. Proust se moque d'une conversation de salon où la science devient anecdote. Mais il connaissait les débats de son temps : les cas de double personnalité décrits par Eugène Azam, puis les travaux de Pierre Janet sur la dissociation. Le passage met en scène, même sur le mode ironique, deux idées que la clinique du trauma a gardées : un événement qui menace la vie peut transformer durablement la personnalité et les conduites, y compris par l'alcool, et la mémoire peut se cloisonner au point que des parties de soi s'ignorent.

Dans le modèle TAI, ce cloisonnement prolonge le stockage dysfonctionnel. Un souvenir isolé réactive « le moi qui le vécut » pour quelques instants. Quand l'isolement porte sur des ensembles entiers de souvenirs, d'affects et de conduites, on entre dans le champ de la dissociation structurelle, qui demande d'adapter le travail en EMDR.

Ce que le roman apprend au clinicien

Proust ne confirme pas le modèle TAI, et le modèle TAI ne valide pas Proust. Les deux décrivent, avec des outils différents, la même expérience : un passé qui ne se tient pas à sa place, qui revient par les sens plutôt que par la pensée, et qui impose au sujet un état ancien.

Le roman apporte ce que les modèles ne donnent pas : la description de l'intérieur. Il montre ce que vit une personne au moment où un souvenir non intégré la saisit, la surprise, le sentiment d'être dépossédé, la révélation tardive d'une perte. Il donne au clinicien des mots pour reconnaître ces moments et, parfois, pour les expliquer à un patient. « Le calendrier des faits » et « celui des sentiments » disent plus simplement que bien des manuels ce qu'est un souvenir non traité.

Freud tenait les écrivains pour de « précieux alliés », qui savent bien des choses que la science ne sait pas encore formuler. La formule reste juste, à condition de ne pas transformer le romancier en chercheur avant l'heure. Proust n'a pas découvert la reconsolidation. Il a regardé sa propre mémoire avec assez d'attention pour que des cliniciens, un siècle plus tard, y reconnaissent leurs patients.

Références

Proust, M. À la recherche du temps perdu, éd. J.-Y. Tadié, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 4 vol., 1987-1989. Passages cités : « Combray » (I), « Les intermittences du cœur » dans Sodome et Gomorrhe (III), Albertine disparue et Le Temps retrouvé (IV).

Bartlett, F. C. (1932). Remembering: A Study in Experimental and Social Psychology. Cambridge University Press.

Berntsen, D. (2009). Involuntary Autobiographical Memories: An Introduction to the Unbidden Past. Cambridge University Press.

Rubin, D. C., Berntsen, D., & Bohni, M. K. (2008). A memory-based model of posttraumatic stress disorder. Psychological Review, 115(4), 985-1011.

Chu, S., & Downes, J. J. (2000). Long live Proust: the odour-cued autobiographical memory bump. Cognition, 75(2), B41-B50.

Herz, R. S., & Schooler, J. W. (2002). A naturalistic study of autobiographical memories evoked by olfactory and visual cues: testing the Proustian hypothesis. American Journal of Psychology, 115(1), 21-32.

Jellinek, J. S. (2004). Proust remembered: has Proust's account of odor-cued autobiographical memory recall really been investigated? Chemical Senses, 29(5), 455-458.

Lee, J. L. C., Nader, K., & Schiller, D. (2017). An update on memory reconsolidation updating. Trends in Cognitive Sciences, 21(7), 531-545.

Lehrer, J. (2007). Proust Was a Neuroscientist. Houghton Mifflin.

Nader, K., Schafe, G. E., & LeDoux, J. E. (2000). Fear memories require protein synthesis in the amygdala for reconsolidation after retrieval. Nature, 406, 722-726.

Shapiro, F. (2018). Eye Movement Desensitization and Reprocessing (EMDR) Therapy: Basic Principles, Protocols, and Procedures (3e éd.). Guilford Press.

Si, K., Lindquist, S., & Kandel, E. R. (2003). A neuronal isoform of the Aplysia CPEB has prion-like properties. Cell, 115(7), 879-891.

Solomon, R. M., & Shapiro, F. (2008). EMDR and the adaptive information processing model: potential mechanisms of change. Journal of EMDR Practice and Research, 2(4), 315-325.

Tadié, J.-Y., & Tadié, M. (1999). Le Sens de la mémoire. Gallimard.

Van der Hart, O., Nijenhuis, E. R. S., & Steele, K. (2006). The Haunted Self: Structural Dissociation and the Treatment of Chronic Traumatization. Norton. 

Tout le monde connaît la madeleine. Peu de lecteurs se souviennent de la bottine. C'est pourtant dans cette seconde scène, à Balbec, que Proust décrit avec le plus de précision ce que les cliniciens du psychotraumatisme rencontrent chaque jour : un souvenir resté intact, coupé du reste de la vie psychique, qui revient d'un bloc au contact d'une sensation et impose au présent un moi ancien.

Quelques repères pour qui n'a pas lu le roman. À la recherche du temps perdu paraît en sept volumes entre 1913 et 1927. Un narrateur, qui ressemble à Proust sans se confondre avec lui, raconte sa vie depuis l'enfance : les vacances à Combray, un village de la Beauce inventé par Proust, les séjours à Balbec, station balnéaire normande inspirée de Cabourg, ses amours, ses deuils, la société mondaine parisienne. Dans le dernier volume, il comprend que ces retours inattendus du passé, provoqués par une sensation, sont la matière du livre qu'il doit écrire. Le roman raconte donc, en même temps, une vie et la découverte d'une certaine façon de se souvenir.

Ce texte rapproche quelques passages d'À la recherche du temps perdu du modèle de traitement adaptatif de l'information (TAI), proposé par Francine Shapiro pour rendre compte des effets de l'EMDR. Il ne prétend pas que Proust « avait raison » au sens où les neurosciences l'entendraient. Il soutient une thèse plus modeste : le romancier a observé avec une rigueur rare des phénomènes que le modèle TAI cherche à formaliser, et sa description peut aider le clinicien à mieux les reconnaître.

La bottine de Balbec

La grand-mère maternelle est, dans le roman, la personne que le narrateur a le plus aimée enfant. Adolescent fragile, il part pour la première fois à Balbec avec elle. Le premier soir, dans une chambre d'hôtel inconnue, il est pris d'angoisse et d'épuisement. Elle vient l'aider à retirer ses bottines, geste simple qui le rassure. Quelques années plus tard, elle meurt après une attaque. Le narrateur assiste à sa fin et à son enterrement sans vraiment souffrir, ce qui le surprend lui-même.

La scène qui nous intéresse se trouve dans Sodome et Gomorrhe, sous le titre « Les intermittences du cœur ». Le narrateur revient à Balbec plus d'un an après cette mort, dans le même hôtel. Le premier soir, épuisé comme la première fois, il se penche pour se déchausser. À peine a-t-il touché le premier bouton de sa bottine que les sanglots le secouent : il vient d'apercevoir, « penché sur ma fatigue, le visage tendre, préoccupé et déçu de ma grand-mère », tel qu'il l'avait vu ce soir-là. Le même geste, dans le même lieu, avec la même fatigue, a suffi.

Le deuil, jusque-là, n'avait pas eu lieu. Le narrateur savait sa grand-mère morte, il avait assisté à l'enterrement, mais il ne l'avait pas éprouvé. Proust nomme ce décalage avec une exactitude clinique : « cet anachronisme qui empêche si souvent le calendrier des faits de coïncider avec celui des sentiments ». Le fait est ancien, le sentiment arrive maintenant, intact, avec la force du premier jour.

La suite du passage décrit le mécanisme. Nos souvenirs, écrit-il, ne sont pas « perpétuellement en notre possession » : la plupart du temps, ils restent « dans un domaine inconnu où [ils] ne sont de nul service pour nous ». Mais « si le cadre de sensations où [ils] sont conservés est ressaisi », ils retrouvent le pouvoir « d'expulser tout ce qui leur est incompatible, d'installer seul en nous le moi qui les vécut ».

Trois idées tiennent dans ces lignes. Le souvenir est conservé avec son cadre sensoriel. Il reste isolé, sans usage pour le reste de la vie psychique. Quand il est réactivé, il ne se contente pas d'informer le sujet sur son passé : il remplace, pour un temps, le moi présent par celui qui a vécu la scène.

La madeleine et son double

La madeleine se trouve au début du roman, dans Du côté de chez Swann. Le narrateur adulte explique que, de Combray, il ne lui restait qu'un fragment : la scène du coucher, quand il attendait le baiser de sa mère. Le reste, il pouvait le reconstituer par la réflexion, mais ce savoir ne lui rendait rien. Un jour d'hiver, sa mère lui fait servir du thé avec une madeleine. Il en trempe un morceau, le porte à sa bouche, et une joie inexplicable l'envahit. Après plusieurs tentatives, il en trouve l'origine : enfant, le dimanche matin à Combray, sa tante Léonie, une parente alitée qui ne quittait plus sa chambre, lui donnait un morceau de madeleine trempé dans son infusion.

Le mécanisme est le même qu'à Balbec. Une sensation fortuite fait remonter un pan entier du passé que la mémoire volontaire ne livrait pas : « La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse goûté. » Proust oppose sans relâche cette mémoire involontaire, féconde, à la mémoire volontaire, produit de l'intelligence, qu'il juge terne et incapable de restituer le passé.

La différence entre les deux scènes tient à la tonalité de ce qui revient. La madeleine apporte une joie qui rend « les vicissitudes de la vie indifférentes ». La bottine apporte une douleur que le narrateur n'avait pas pu ressentir. La syntaxe est la même dans les deux cas : « le souvenir m'est apparu ». Le souvenir est sujet du verbe, le narrateur en position de destinataire. Il subit le rappel autant qu'il le vit.

La psychologie cognitive a repris cette distinction. Les travaux de Dorthe Berntsen sur les souvenirs autobiographiques involontaires montrent qu'ils sont fréquents dans la vie ordinaire, déclenchés le plus souvent par un indice sensoriel ou situationnel, et qu'ils ne diffèrent pas par nature des souvenirs volontaires. Avec David Rubin, elle a proposé un modèle du trouble de stress post-traumatique fondé sur la mémoire : les intrusions y sont décrites comme des souvenirs involontaires particulièrement accessibles, parce que l'événement est devenu central dans l'identité du sujet.

Vue sous cet angle, l'intrusion traumatique est le double sombre de la madeleine. Même déclencheur sensoriel, même irruption, même sentiment que le passé n'est pas passé. Ce que Proust appelle les intermittences du cœur, le clinicien le reconnaît dans la reviviscence.

Ce que décrit le modèle TAI

Le modèle de traitement adaptatif de l'information part d'une hypothèse simple. Le psychisme dispose d'un système qui, en temps ordinaire, intègre les expériences nouvelles aux réseaux de souvenirs déjà constitués. Une expérience pénible est alors digérée : on en garde ce qui est utile, l'émotion s'apaise, le souvenir prend sa place dans le passé.

Quand une expérience dépasse les capacités d'intégration du moment, ce traitement échoue. Le souvenir est stocké de manière dysfonctionnelle, sous sa forme d'origine, avec les perceptions, les émotions, les sensations physiques et les croyances qui l'accompagnaient. Il reste isolé des réseaux qui contiennent les informations capables de le relativiser. Un indice du présent qui ressemble à la scène initiale peut le réactiver, et le sujet réagit alors comme s'il y était encore.

Le retraitement en EMDR vise à relancer ce traitement interrompu, en réactivant le souvenir dans des conditions où il peut se relier aux réseaux adaptatifs. Shapiro présente ce modèle comme une hypothèse de travail qui guide la pratique, non comme un mécanisme neurobiologique démontré.

La correspondance avec le texte de Proust est étroite.

Ce qu'écrit Proust

Ce que décrit le modèle TAI

« un domaine inconnu où [ils] ne sont de nul service pour nous »

Souvenir isolé, non relié aux réseaux adaptatifs

« le cadre de sensations où [ils] sont conservés »

Stockage sous la forme d'origine, avec ses composantes sensorielles

« d'installer seul en nous le moi qui les vécut »

Réactivation de l'état émotionnel et du point de vue de l'époque

« d'expulser tout ce qui leur est incompatible »

Perte d'accès, pendant la réactivation, aux informations qui relativiseraient le souvenir

Le bouton de bottine, la gorgée de thé

Déclencheur du présent qui rouvre le réseau

« le calendrier des faits » et « celui des sentiments »

Souvenir non traité : l'événement est passé, l'émotion ne l'est pas

Une nuance s'impose. Chez Proust, le souvenir du premier séjour à Balbec n'est pas traumatique au sens clinique. C'est une scène de tendresse, que la mort a rendue insupportable. Le texte décrit donc un deuil non élaboré plus qu'un trauma. Le modèle TAI couvre les deux situations, et c'est là l'un de ses intérêts : il ne réserve pas le stockage dysfonctionnel aux événements extrêmes.

La méthode du narrateur

Le passage de la madeleine ne décrit pas seulement l'irruption du souvenir. Il décrit aussi ce que fait le narrateur pour le laisser venir, et cette partie est souvent oubliée.

Il commence par chercher dans la tasse : une deuxième gorgée, une troisième, qui apportent de moins en moins. Il comprend que « la vérité que je cherche n'est pas en lui, mais en moi ». Il se tourne vers son esprit, écarte les bruits de la chambre voisine, se concentre. Rien ne vient. Alors il change de stratégie : « sentant mon esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à prendre cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se refaire, avant une tentative suprême ». Puis il remet devant lui la saveur de la première gorgée, et quelque chose commence à monter, « désancré, à une grande profondeur ».

Un praticien de l'EMDR reconnaîtra plusieurs éléments. Le point d'entrée est une sensation présente, non un récit. L'effort de rappel volontaire échoue quand il est trop tendu. Le mouvement alterne entre contact avec la sensation et relâchement, et c'est après la pause que le matériel remonte. Enfin, la sensation sert de pont : partie d'un goût, l'association aboutit à une scène ancienne, puis à « tout Combray et ses environs », sorti « de ma tasse de thé ». C'est le principe des techniques de pont affectif ou somatique, qui partent d'une sensation actuelle pour retrouver le réseau dont elle procède.

Il ne faut pas forcer le parallèle. Le narrateur est seul, sans stimulation bilatérale ni cadre thérapeutique, et ce qui remonte est heureux. Mais la description d'un processus qu'on ne peut pas commander, qu'on peut seulement favoriser par une attention alternée, rejoint ce que le clinicien observe en séance.

Proust ajoute une phrase qui va plus loin : « Chercher ? pas seulement : créer. » Le souvenir qui remonte n'est pas extrait tel quel d'une réserve. L'esprit est « en face de quelque chose qui n'est pas encore et que seul il peut réaliser ». Retrouver le passé suppose de le refaire.

Se souvenir, c'est recréer

La phrase « Chercher ? pas seulement : créer » est souvent rapprochée des travaux sur la reconsolidation. En 2000, Karim Nader, Glenn Schafe et Joseph LeDoux conditionnent des rats à associer un son à un choc. Une fois la peur installée, ils font entendre le son pour réactiver le souvenir, puis injectent dans l'amygdale un inhibiteur de la synthèse protéique. Le lendemain, la réponse de peur a disparu. La même injection sans réactivation préalable laisse le souvenir intact.

L'expérience a relancé une idée ancienne : un souvenir rappelé redevient, pendant une fenêtre de temps, malléable, puis il est à nouveau stabilisé, éventuellement modifié. Plusieurs auteurs y voient l'un des mécanismes possibles du retraitement en EMDR, et Solomon et Shapiro l'ont discuté dès 2008. Cette piste reste une hypothèse. Chez l'humain, les résultats sont hétérogènes, les conditions qui ouvrent ou ferment la fenêtre de reconsolidation sont discutées, et aucune étude ne montre que c'est bien ce processus qui opère en séance.

Il faut aussi se méfier de la manière dont ces travaux ont été associés à Proust. Le rapprochement vient en grande partie du livre de Jonah Lehrer, Proust Was a Neuroscientist (2007), qui reliait la reconsolidation et les travaux du laboratoire d'Eric Kandel sur la protéine CPEB à la conception proustienne de la mémoire. Aucun de ces chercheurs ne citait Proust. Lehrer a été discrédité en 2012 pour avoir inventé des citations dans un autre ouvrage, et les spécialistes de Proust avaient déjà relevé le caractère forcé de ses analogies. Les hypothèses sur la CPEB, intéressantes en elles-mêmes, ne disent rien de la madeleine.

Ce qu'on peut affirmer reste plus sobre et plus solide. Dès 1932, Frederic Bartlett décrivait la remémoration comme une reconstruction. Proust en donne une illustration minuscule et très parlante. À Balbec, le narrateur remarque une jeune fille, Albertine, qui deviendra plus tard le grand amour du roman. Elle a un petit grain de beauté sur le visage. Mais quand il repense à elle, il ne parvient pas à le situer : sa mémoire le place d'abord sur le menton, puis sur la joue, avant qu'il ne finisse par le voir, en la retrouvant, au-dessus de la lèvre. Le détail le plus concret, celui qu'on croirait le plus facile à retenir, se déplace d'une évocation à l'autre. Rien de cela n'enlève au souvenir d'Albertine sa force ni sa vérité affective : le narrateur se trompe sur l'emplacement d'un grain de beauté, pas sur ce qu'il a ressenti. Un souvenir est reconstruit chaque fois qu'il est rappelé, ce qui ne signifie pas qu'il soit faux. Cette précision compte pour les patients qui ont vécu des violences et dont la parole a déjà été mise en doute : dire que la mémoire reconstruit n'est pas dire que l'événement n'a pas eu lieu.

Oublier Albertine

Proust ne décrit pas que le retour du passé. Il décrit aussi la façon dont un souvenir cesse de faire souffrir. Albertine est la jeune fille que le narrateur rencontre à Balbec, dans la petite bande des « jeunes filles en fleurs ». Il la fait plus tard vivre chez lui à Paris, dévoré par une jalousie qui la retient presque prisonnière. Elle s'enfuit, puis meurt dans un accident de cheval. Pendant des mois, chaque détail du quotidien lui ramène un souvenir d'elle et ravive le chagrin.

Puis un désir pour une autre jeune femme se forme, et il constate qu'un bloc entier de souvenirs s'est détaché de lui, « probablement effrité depuis longtemps et précaire ». Il compare ce qu'il éprouve à la situation d'un homme « dont une artère cérébrale depuis longtemps usée s'est rompue ». La phrase suivante tient en quatre mots : « Je n'aimais plus Albertine. »

Plus loin, dans Le Temps retrouvé, il décrit les souvenirs d'Albertine comme « une voie s'arrêtant en pleine friche », « une ligne que je n'empruntais plus jamais ». L'image du réseau est explicite : le souvenir n'a pas disparu, c'est le chemin qui y mène qui n'est plus parcouru. Les neurosciences font la même distinction entre l'effacement de la trace et le défaut d'accès à une trace toujours présente.

Le rapprochement avec le modèle TAI demande ici de la prudence, et la divergence est instructive. Ce que décrit Proust ressemble à un déplacement : un nouveau réseau affectif prend la place de l'ancien, qui s'éteint faute d'être investi. Le retraitement ne vise pas l'oubli. Il vise un souvenir que l'on peut évoquer sans en être envahi, rattaché aux informations qui lui donnent sa place dans une histoire. Le patient se souvient encore, mais le passé redevient du passé : le calendrier des sentiments rejoint celui des faits.

Le valet de Mme Verdurin

Un dernier passage, moins connu, figure dans Le Temps retrouvé. Le narrateur y lit de prétendues pages inédites du journal des frères Goncourt, deux écrivains du XIXe siècle célèbres pour leur chronique de la vie mondaine. Ces pages sont un pastiche écrit par Proust. Elles racontent un dîner chez les Verdurin, couple de riches bourgeois qui tiennent un salon où l'on célèbre les arts et la science. Parmi les habitués se trouvent Swann, homme du monde élégant, et le docteur Cottard, médecin réputé mais pontifiant.

Swann montre un collier de perles devenues noires dans un incendie de la maison. Cottard enchaîne : des catastrophes de ce genre produisent dans le cerveau des altérations semblables. Il cite le valet de chambre de Mme Verdurin qui, après avoir failli périr dans ce même incendie, était « devenu un autre homme » : son écriture avait tant changé que ses maîtres crurent à une mystification, et de sobre il était devenu buveur. Cottard évoque ensuite un patient qui menait deux vies sans souvenir de l'une dans l'autre, honnête homme dans la première, voleur dans la seconde. Mme Cottard cite alors Stevenson et Docteur Jekyll et Mister Hyde.

Le ton est satirique. Proust se moque d'une conversation de salon où la science devient anecdote. Mais il connaissait les débats de son temps : les cas de double personnalité décrits par Eugène Azam, puis les travaux de Pierre Janet sur la dissociation. Le passage met en scène, même sur le mode ironique, deux idées que la clinique du trauma a gardées : un événement qui menace la vie peut transformer durablement la personnalité et les conduites, y compris par l'alcool, et la mémoire peut se cloisonner au point que des parties de soi s'ignorent.

Dans le modèle TAI, ce cloisonnement prolonge le stockage dysfonctionnel. Un souvenir isolé réactive « le moi qui le vécut » pour quelques instants. Quand l'isolement porte sur des ensembles entiers de souvenirs, d'affects et de conduites, on entre dans le champ de la dissociation structurelle, qui demande d'adapter le travail en EMDR.

Ce que le roman apprend au clinicien

Proust ne confirme pas le modèle TAI, et le modèle TAI ne valide pas Proust. Les deux décrivent, avec des outils différents, la même expérience : un passé qui ne se tient pas à sa place, qui revient par les sens plutôt que par la pensée, et qui impose au sujet un état ancien.

Le roman apporte ce que les modèles ne donnent pas : la description de l'intérieur. Il montre ce que vit une personne au moment où un souvenir non intégré la saisit, la surprise, le sentiment d'être dépossédé, la révélation tardive d'une perte. Il donne au clinicien des mots pour reconnaître ces moments et, parfois, pour les expliquer à un patient. « Le calendrier des faits » et « celui des sentiments » disent plus simplement que bien des manuels ce qu'est un souvenir non traité.

Freud tenait les écrivains pour de « précieux alliés », qui savent bien des choses que la science ne sait pas encore formuler. La formule reste juste, à condition de ne pas transformer le romancier en chercheur avant l'heure. Proust n'a pas découvert la reconsolidation. Il a regardé sa propre mémoire avec assez d'attention pour que des cliniciens, un siècle plus tard, y reconnaissent leurs patients.

Références

Proust, M. À la recherche du temps perdu, éd. J.-Y. Tadié, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 4 vol., 1987-1989. Passages cités : « Combray » (I), « Les intermittences du cœur » dans Sodome et Gomorrhe (III), Albertine disparue et Le Temps retrouvé (IV).

Bartlett, F. C. (1932). Remembering: A Study in Experimental and Social Psychology. Cambridge University Press.

Berntsen, D. (2009). Involuntary Autobiographical Memories: An Introduction to the Unbidden Past. Cambridge University Press.

Rubin, D. C., Berntsen, D., & Bohni, M. K. (2008). A memory-based model of posttraumatic stress disorder. Psychological Review, 115(4), 985-1011.

Chu, S., & Downes, J. J. (2000). Long live Proust: the odour-cued autobiographical memory bump. Cognition, 75(2), B41-B50.

Herz, R. S., & Schooler, J. W. (2002). A naturalistic study of autobiographical memories evoked by olfactory and visual cues: testing the Proustian hypothesis. American Journal of Psychology, 115(1), 21-32.

Jellinek, J. S. (2004). Proust remembered: has Proust's account of odor-cued autobiographical memory recall really been investigated? Chemical Senses, 29(5), 455-458.

Lee, J. L. C., Nader, K., & Schiller, D. (2017). An update on memory reconsolidation updating. Trends in Cognitive Sciences, 21(7), 531-545.

Lehrer, J. (2007). Proust Was a Neuroscientist. Houghton Mifflin.

Nader, K., Schafe, G. E., & LeDoux, J. E. (2000). Fear memories require protein synthesis in the amygdala for reconsolidation after retrieval. Nature, 406, 722-726.

Shapiro, F. (2018). Eye Movement Desensitization and Reprocessing (EMDR) Therapy: Basic Principles, Protocols, and Procedures (3e éd.). Guilford Press.

Si, K., Lindquist, S., & Kandel, E. R. (2003). A neuronal isoform of the Aplysia CPEB has prion-like properties. Cell, 115(7), 879-891.

Solomon, R. M., & Shapiro, F. (2008). EMDR and the adaptive information processing model: potential mechanisms of change. Journal of EMDR Practice and Research, 2(4), 315-325.

Tadié, J.-Y., & Tadié, M. (1999). Le Sens de la mémoire. Gallimard.

Van der Hart, O., Nijenhuis, E. R. S., & Steele, K. (2006). The Haunted Self: Structural Dissociation and the Treatment of Chronic Traumatization. Norton. 

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